Poème écrit par le Capitaine de Borelli et dédié à la mémoire du légionnaire Thiebald STREIBLER
qui lui donna sa vie le 3 mars 1885 pendant le siège de Tuyen-Quang (Tonkin)
Dessins Sergent-chef BURDA 1971
Archives crédit SAMLE
Légionnaire, A la mémoire de tes anciens, ces étrangers qui ont donné leur vie sous les plis du drapeau tricolore. Nul mieux que le Capitaine de Borelli, officier de Légion et poète de talent n’a su exprimer l’émotion de notre hommage à la gloire de leur sacrifice. Mes compagnons, c’est moi; mes bonnes gens de guerre C’est votre chef d’hier qui vient parler ici. De ce qu’on ne sait pas, ou que l’on ne sait guère; Mes morts, je vous salue, et je vous dis : Merci Il serait temps qu’en France on se prit de vergogne A connaître aussi mal la vieille Légion, De qui, pour l’avoir vue à sa dure besogne, J’ai la très grande amour et la religion.
Or, écoutez ceci : « Déserteurs ! Mercenaires ! Ramassis d’étrangers sans honneur et sans foi ! » C’est de vous qu’il s’agit ; de vous, Légionnaires ! Ayez-en le cœur net, et demandez pourquoi ?
Sans honneurs ? Ah ! passons ! – Et sans foi ? Qu’est-ce à dire ? Que fallait-il de plus et qu’aurait-on voulu ? N’avez-vous pas tenu, tenu jusqu’au martyre La parole donnée et le marché conclu ?
Mercenaires ? Sans doute : il faut manger pour vivre ; Déserteurs ? Est-ce nous de faire le procès ? Etrangers ? Soit. Après ? Selon quel nouveau livre le maréchal de Saxe était-il donc Français ? Et quand donc les Français voudront-ils bien entendre Que la guerre se fait dent pour dent, œil pour œil, Et que ces Etrangers qui sont morts, à tout prendre Chaque fois, en mourant, leur épargnant un deuil?
Aussi bien, c’est assez d’inutile colère, Vous n’avez pas besoin d’être tant défendus : Voici le fleuve Rouge et la rivière de Chine, Et je parle, à vous seuls, de vous que j’ai perdus ! Jamais garde de Roi, d’Empereur, d’Autocrate, De Pape ou de Sultan, jamais nul régiment Chamarré d’or, drapé d’azur ou d’écarlate, N’alla d’un air plus mâle et plus superbement.
Vous aviez des bras forts et des tailles bien prises, Que faisaient mieux valoir vos hardes en lambeaux ; Et je rajeunissais à voir vos barbes grises, Et je tressaillais d’aise à vous trouver si beaux.Votre allure était simple et jamais théâtrale; Mais, le moment venu, ce qu’il eut fallu voir, C’était votre façon hautaine et magistrale D’aborder le « Céleste » ou de le recevoir.
On fait des songes fous, parfois, quand on chemine, Et je me surprenais en moi-même à penser, Devant ce style à part et cette grande mine, Par où nous pourrions bien ne pas pouvoir passer? J’étais si sûr de vous ! Et puis, s’il faut tout dire, Nous nous étions compris : aussi, de temps en temps, Quand je vous regardais vous aviez un sourire Et moi je souriais de vous sentir contents.
Vous aimiez, troupe rude et sans pédanterie, Les hommes de plein air et non les professeurs; Et l’on mettait, mon Dieu, de la coquetterie A faire de son mieux, vous sachant connaisseurs. Mais vous disiez alors : « La chose nous regarde, Nous nous passerons bien d’exemples superflus? Ordonnez seulement, et prenez un peu garde, On vous attends, -et nous, on ne nous attends plus !»
Et je voyais glisser sous votre front austère Comme un clin d’œil ami doucement aiguisé, Car vous aviez souvent épié le mystère D’une lettre relue ou d’un portrait baisé.
N’ayant à vous ni nom, ni foyer, ni patrie, Rien où mettre l’orgueil de votre sang versé, Humble renoncement, pur chevalerie, C’était dans votre chef que vous l’aviez placé.
Anonymes héros, nonchalants d’espérance, Vous vouliez, n’est-ce-pas? qu’à l’heure du retour, Quand il mettrait le pied sur la terre de France, Ayant un brin de gloire il eût un peu d’amour. Quand à savoir si tout s’est passé de la sorte, Et si vous n’êtes pas restés pour rien là-bas, Si vous n’êtes pas morts pour une chose morte, O mes pauvres amis, ne le demandez pas!
Dormez dans la grandeur de votre sacrifice, Devenez, que nul regret ne vienne vous hanter; Dormez dans cette paix large et libératrice Où ma pensée en deuil ira vous visiter! Je sais ou retrouver, à leur suprême étape, Tous ceux dont la grande herbe a bu le sang vermeil, Et ceux qu’on engloutis les pièges de la sape, Et ceux qu’ont dévorés la fièvre et le soleil;
Et ma piété fidèle, au souvenir unie, Va, du vieux Wunderli qui tombe le premier, Et suivant une longue et rouge litanie, Jusqu’à toi, mon Streibler, qu’on tua le dernier! D’ici je vous revois, rangés à fleur de terre Dans la fosse hâtive où je vous ai laissés, Rigides, revêtus de vos habits de guerre Et d’étranges linceuls faits de roseaux tressés.
Le survivants ont dit,-et j’ai servi de prêtre! L’adieu du camarade à votre corps meurtri; Certain geste fut fait bien gauchement peut-être: Pourtant je ne crois pas que personne en ait ri! Mais quelqu’un vous prenait dans sa gloire étoilée, Et vous montrait d’en haut ceux qui priaient en bas, Quand je disais pour tous, d’une voix étranglée, Le Pater et l’Ave, que tous ne savaient pas!
Compagnons, j’ai voulu vous parler de ces choses, Et dire en quatre mots pourquoi je vous aimais: Lorsque l’oublie se creuse au long des tombes closes, Je veillerai du moins et n’oublierai jamais. Si parfois, dans la jungle où le tigre vous frôle Et que n’ébranle plus le recul du canon, Il vous semble qu’un doigt se pose à votre épaule, Si vous croyez entendre appeler votre nom;
Soldats qui reposez sous la terre lointaine, Et dont le sang donné me laisse des remords, Dites-vous simplement: «C’est votre Capitaine Qui se souvient de nous, et qui compte ses morts»
Capitaine de BORELLI
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